Que nous disent les objets ? Avec le material turn, s’est développée une conception plus active du rôle des objets dans notre rapport à eux — qu’il s’agisse d’un rapport de collection, d’étude, d’exposition — et donc dans leur rapport à nous. Ils ne sont plus ces masses inertes attendant d’être manipulées par des agent·s humain·es intelligent·es et souverain·es. Ils portent les traces des intentions, idées, comportements de ces dernier·es, voire ont le pouvoir d’en façonner puissamment la subjectivité et l’activité.
Or, notre expérience sensible est conditionnée par un dispositif verbal, qui nous permet de connaître, valoriser, aimer, nous lier aux choses — et qui rencontre plusieurs points-limites. Nous butons parfois, souvent, sur un objet muet qui, résistant à la formulation d’un commentaire, nous laisse perplexes au seuil du langage. Alors nous prêtons nos mots aux objets, nos mots, comme nous interrogerions un suspect pour le forcer à dire, non ce qu’il a à dire, mais le récit que nous voudrions entendre. En d’autres termes, le storytelling menace de substituer à l’expérience son récit, à l’objet son interprétation, à la réalité une fiction.
L’idée même qu’il faille ouvrir et mettre à plat l’objet pour le faire parler est fallacieuse. Éviscérée, la poule aux œufs d’or non seulement cesse de produire de la valeur, mais elle ne nous livre toujours pas le mystère de ses entrailles. Se dessine peut-être l’occasion d’un récit qui part de l’objet et de son refus à la transparence, et auquel nous pouvons participer si et seulement si nous acceptons qu’il y ait du sens à cette intériorité à laquelle on nous interdit l’accès et à ce que nous ne connaissons pas encore. C’est parce que nous souscrivons à ce pacte de croyance qu’une volaille est un trésor. Sans pour autant nous faire oublier que nous entrons dans le domaine de l’hypothèse.
Le contexte d’exposition mobilise et concentre, renforce et défont les dynamiques sujet/objet, regardeur·euse/regardé·e. Un objet mutique peut avoir du sens ; une photographie, dont on croit qu’elle dispose d’un langage universel, ne dit pas tout. Quoi qu’il en soit, que le doute soit permis.
Commissariat : Margaux Gillet & Estelle Marois